mon premier triathlon

 

Passé 35 ans, les hommes ont cette manie de s’attacher à accomplir les défis qu’ils se sont imaginés depuis tant d’années. Autant ils peuvent être franchement décevants face à une liste de courses ou un récapitulatif des taches ménagères à effectuer, autant ils sont surprenants de rigueur et d’abnégation pour « rayer » les mille et un challenges qu’ils se sont promis d’atteindre sur leur liste secrète.

Me voilà donc, à la veille de mes 39 ans à m’inscrire dans un club de triathlon (le TSF) et à prendre une licence pour cette année 2012/2013. A la base, j’ai rencontré Pascal, le Président, au forum des associations de la Rentrée. C’était pour l’un de mes fils qui se renseignait mais qui, au final, se contentera d’une licence d’athlétisme et de centaines d’heures de Call Of sur sa PS3 car un coup il pleut, un coup il fait froid, un coup je suis fatigué, malade, pas envie…bref, un ado de 14 ans. Par contre, comme l’idée me trottait depuis des années, que j’étais en manque de défis et que j’hésitais entre rouler avec mon frère sur mon superbe vélo ou reprendre une année de course à pied avec au bout un marathon, j’ai donc craqué et rejoint ce club de fous furieux capables d’enchainer 5 à 7 entraînements par semaine.

Pour moi, le triathlon c’était 3 sports d’endurance enchainés mais je découvrais aussi que ce sont de nombreuses disciplines : Sprint, half, Ironman, duathlon, run and bike, Cross Triathlon, les différents types de courses à pied, les trails, les randos VTT…. Je verrai plus tard que cette première leçon en appellera beaucoup d’autres et souvent plus douloureuses.

Mon plan est plus ou moins simple. Avant d’imaginer quelque inscription à un triathlon, il va falloir que je m’attache à bosser la natation car c’est vraiment mon point faible (pas pour autant que les 2 autres activités soient des points forts). Avec 2 entrainements par semaine, je devrais voir des progrès pointer le bout de leur nez avant la fin de l’hiver et espérer participer à une première épreuve à la sortie de l’été 2013. Je me suis présenté à ma première séance en piscine accompagné de Jejay, un pote motard perdu de vue et qui m’a convaincu de rejoindre le TSF. C’est toujours plus sympa d’arriver dans un groupe soudé avec un pote que d’y aller tout seul. Imaginez un peu le degré de complicité d’un groupe d’athlètes qui s’entrainent environ 10 heures par semaine ensemble, les dimanche en compète, les déplacements et autres sorties vélos de 100 bornes ou plus ! Donc on se tasse dans la petite entrée de la piscine, ça chambre, ça taquine, ça compare les chronos, ça parle des dernières perfes et ça ressort les vieilles histoires usées. Bref, pas simple pour les p’tits nouveaux.

La coach arrive, le vestiaire s’ouvre et on y va. Je me doutais un peu que ce sport sculptait les corps mais quand même ! Je connais pas mal de femmes qui paieraient une petite fortune pour être à ma place en ce moment là.  Comme prévu, la natation sera et reste un cauchemard.

La première surprise c’est la coach ! La nature est incroyable. Qui a permit à Cruella d’habiter dans ce corps aussi mimi ? Comment peut-on mettre autant de sadisme dans un si petit corps ? Premières instructions, détails du cours du jour, je ne comprends rien. D’habitude assez doué en langues étrangères, je ne capte rien à ce qu’elle dit : « 25m rattrapés, 50m en poule, 25m Zone 2…. ». Bon, comme tout est inscrit au tableau, je vais essayer de comprendre en lisant. Manque de bol, la belle traite son marqueur comme sa voix ; elle appuie, elle appuie et du coup ça ne marche qu’à moitié. Les séances s’enchaineront, les douleurs, les crampes et les doutes aussi. Un calvaire deux fois par semaine mais comme les fractionnés en CAP, on souffre en silence mais on adore et on en redemande … c’est jouissif une bonne séance de torture.

La seconde surprise est la révélation sur mes capacités de nageur. Je pensais ne pas être doué mais je me rends vite compte que c’est pire que cela. Je ne sais pas nager ! En fait, je sais survivre sur une dizaine de mètres en faisant assez de vague et d’éclaboussures pour attirer les sauveteurs. Tout est à revoir et à apprendre. Heureusement le club est plein de ressources et une bonne âme avec son diplôme de MNS nous accueillera le samedi soir pour apprendre et parfaire les techniques de base ; respiration, échauffements, placement dans l’eau, pirouette, compter ses mouvements… Les samedi l’ambiance est toute différente, moins de monde, limite cours particuliers et un prof qui oublie souvent qu’il parle à des adultes. C’est vraiment sympa et ça aide énormément.

A partir de mi Novembre, les entrainements vont devenir chaotiques. Beaucoup de déplacements à l’étranger pour le boulot, le froid, le vent, la pluie me paralysent et j’arrête le sport pendant presque 5 mois. Des fausses excuses, une grosse flemme et « moins tu en fais, moins tu as envie d’en faire ». Doucement le piège de l’inactivité se referme sur moi comme l’urne d’une Nephentes sur sa proie. Pour la partie attractive du piège, mon canapé sera un excellent appât. Manque de sport, inactivité, repas d’affaires, voyages clients, les résultats ne sont pas esthétiques, le ventre pousse et le moral baisse. Alors pour m’en sortir et me remotiver il me faut un target, un objectif à atteindre pour me booster dans une préparation en vue de quelque chose. C’est un mail d’un membre du club qui m’apportera la lumière. « Oh les faignasses !!! Je me suis inscrit au Sprint de St Leu d’Esserent et je ne veux pas être tout seul. C’est une excellente date pour la reprise de saison et pour les bleus, c’est parfait pour commencer, alors ramenez vos fesses ». Il a raison, ça semble parfait pour moi. Au fait, c’est quoi un sprint ? Renseignements pris sur le site, il suffit d’enchainer 750m de natation, 20km de vélo et 5 km de cap … et puis c’est à peine à 40 minutes de chez moi. Aucune excuse ce coup-ci, je clique, je paie et c’est fait : j’ai la date de mon premier triathlon, ce sera le 5 mai 2013.

L’effet booster escompté fonctionne parfaitement. Malgré une météo qui ne regarde pas son calendrier et reste bloquée sur mars, les sorties CAP s’accumulent, les longueurs de bassin s’additionnent. Par contre le vélo sort juste assez pour enlever la paraffine des pneus neufs, on ne peut pas tout faire dans la vie m’aurait dit mon père.  Je trouverais même l’occasion d’aller à un entrainement de la super coach. Je prendrais quelques vannes et je réaliserais l’étendue du boulot avant d’arriver à un résultat. La coach n’a pas changé mais depuis que je l’ai croisée par hasard dans une galerie commerciale, je sais que le colonel des US Marines que je croise le mercredi et vendredi n’est pas si odieux avec des chaussures à talon, au contraire même. Bref, la motivation est revenue et si certains déplacements professionnels sont incompatibles avec mon plan (Istanbul), d’autres sont au contraire une invitation permanente au sport. Tel Aviv en mai c’est parfait ! Piste running le long de la mer sur plusieurs dizaines de kilomètre, piscine d’eau de mer avec bassin de 50m à ciel ouvert, météo parfaite, la Méditerrané, le soleil, culture culinaire à base de légumes et poissons et des milliers de personnes qui cours, nagent, renvoient des balles, pédalent, pagaient, surfent… quasiment 24/24.

Au final, une préparation honnête pour mon premier tri. Pas suffisant pour taper un temps de référence mais au moins une remise en forme suffisante pour me présenter au départ avec une caisse capable de m’emmener à l’arrivée sans trop de douleurs et avec un max de plaisir. Et puis ce n’est pas la mort ce sprint ! Entre 15 et 20 minutes dans l’eau puis 20 bornes sur une selle et 5 en basket. Même pas commencer ce tri que je pense déjà au prochaine avec des « vraies distances »…on en reparlera plus tard 😉

« Je suis motivé et j’irai jusqu’au bout »

Mon opinion est qu’il n’y a que deux types de sportifs amateurs. Les premiers sont ceux qui veulent se tirer la bourre, en général les jeunes (adultes) qui s’éclatent à viser des perfs et des podiums. Des mecs qui t ‘écoeurent aux entrainements parce que tout semble facile, ils se marrent et déconnent pendant les séances et te racontent qu’ils sont un peu crevés d’être rentré déchirés à 6 heures du matin d’une fiesta de malade tout en engloutissant leur 3 menus Golden avec 6 litres de Coca. Par contre, en course, ces jeunes p’tits cons  on l’œil du tigre version Rocky IV bien qu’ils n’aient jamais entendu parler des combats épiques de Monsieur Balboa. Inconnu pour eux Apollo Creed, aucune idée de cette rage qui transporta Rocky face à Ivan Drago, le terrifiant Grizzly de Sibérie. Aucune connaissance des entrainements façon warrior à courir des kilomètres en Converse dans la neige avec la toute population de Philadelphie qui encourage et acclame le héro, les heures passées à marteler des carcasses de bœuf dans une chambre froide, les 6 œufs frais dans un verre ingurgité au petit déjeuner à 5 heure du matin, les développés couchés en soulevant des épaves de voitures … Et pourtant, sur une course, prêtez attention  au regard de ces jeunes golgotes, honnêtement c’est beau à voir.

Et puis il y a les mecs qui sont là pour se prouver des trucs à eux-mêmes et seulement à eux-mêmes. Des mecs que l’on classe en Seniors ou en Vétérans. Des mecs qui en chient aux entrainements tout en jonglant avec une vie de dingue où ils tentent de caser quotidiennement les 12 heures au boulot, les 8 heures de sommeil, les 2 heures de transport, les 4 heures en famille, les 2 heures des sport, les courses, la belle-famille, les potes, le bricolage, … Comme tout ne rentre pas il faut faire des choix, dire au boss qu’on ne sera pas à la réunion marketing de 18h30 parce que « le mercredi j’ai piscine ». Comme tout le monde se doute que Baffie n’est pas un triathlète, Monsieur Duboss croit que tu te fous de sa gueule et tu le paieras surement un jour. C’est comme expliquer à Madame que vendredi il n’y aura plus d’apéro avec les potes (toujours à cause de la piscine !) et que samedi, OK pour la soirée chez les Dugenoux mais ce serait bien sympa qu’ils cuisinent des pates et qu’on ne rentre pas trop tard parce dimanche j’ai rdv à 8h30 à la piscine….mais pour aller rouler pendant 4 heures (sauf crevaison ou perte de chemin).

Moi, je suis dans ce groupe des bons bougres. 39 ans, 3 gosses, ma femme, un boulot qui me laisse peu de temps et un délire de vieux qui se rêve en  jeune : être un triathlète.

Après quelques mois au TSF, il est temps que je passe le cap et que je participe à mon premier tri. Alors me voilà inscrit pour un des premiers de la saison, le sprint de Saint Leu d’Esserent en Mai.

Franchement, s’inscrire c’était facile. Depuis mon canapé et avec ma CB, ce fut réglé en 2 minutes. Au début on ne réalise pas trop dans quoi on s’embarque. Quand tu en discutes avec les membres du club, ils te disent « cool, tu fais ton premier tri, tu verras c’est sympa » mais dans leurs yeux tu lis plutôt « bah quoi, courir le petit tri derrière la maison, c’est un minimum ! » Pire, tu te sens fier d’avoir cliqué « oui, je m’inscrit » alors que pour ces fadas, il s’agit juste d’une reprise, d’un tri de préparation aux vraies courses, d’un réglage pour quelque chose de costaud. Les discussions sur forum le prouvent. On se plaint des prix prohibitifs pour avoir la chance de lutter 10 heures ou plus sur un Ironman en Allemagne. Chaque discipline a son Paris-Roubaix. Des courses mythiques où un maillot de finisher sur le dos te place dans la catégorie extra-extraterrestre. En triathlon j’entendrai parler de Embrun, le graal en France et du Northman, la Mecque des fous furieux.

Bon, moi je m’en fous un peu. Je cours pour moi et je me bats contre moi-même et c’est déjà pas mal.

Vu sur le papier, un sprint, ce n’est que des distances de débutant à priori. Ok la nage va être coton, mais 20 km en vélo c’est à peine la distance pour aller au bureau. Et les 5 bornes de CAP fastoche ! J’ai quand même des années de running, 2 marathons, des dizaines de courses et des centaines d’heures en forêt derrière moi…un peu trop derrière moi.

Me connaissant, le plus dur dans n’importe quelle course d’endurance, ce n’est pas la course mais la capacité à supporter la préparation. La course c’est la récompense, le pesto dans les tagliatelles. Mes années de CAP avec 2 prépas de marathon seront un vrai bénéfice pour cette partie. Ma famille connaît ces périodes et accepte les règles du jeu. Je vais travailler sur un plan aux oignons compatibles avec mes voyages et la météo parisienne qui en cette année vois une exception climatique inédite : l’hivers froid et pluvieux sera suivi d’un automne froid et pluvieux !

Peu importe les aléas, mon agenda, la pluie et le reste, je suis motivé et j’irai jusqu’au bout.

D’abord la natation ! Ma première crainte est ne pas pouvoir faire ces centaines de mètres dans l’étang. Je m’imagine déjà épuisé au bout de 75m à faire la planche et des grands signes en attendant que le Zodiac des secours arrive et me fasse monter à bord : course terminée. Alors il va falloir nager, cumuler les longueurs, incorporer tous les conseils de la coach et de la bonne âme du samedi pour être certain de rejoindre la plage et le parc à vélo. Le midi quand c’est possible, je fonce à la piscine municipale. Sac léger, pas de matos de guerre, juste un maillot, des lunettes et un bidon d’eau.

Le bassin le midi est différent car on ne croise aucun gamin prêt à te sauter dessus en faisant une bombe. Certes les mamies se donnent rendez-vous pour papoter en nageant une brasse mémère en rendant le bassin juste impraticable mais par contre, elles laissent volontiers les 2 couloires de nage libres et j’en profiterai autant que je peux. Je reprends les bases : inspiration tous les 3 mouvements, regard à 50°, viser les bords du bassin lors des phases d’inspirations et surtout pas de surcapacité. Mieux vaut un crawl lent mais maitrisé que de s’essouffler et passer en brasse au bout de 50m. Doucement les progrès arrivent. Je sais que je ne pourrai pas faire de temps honorable ni ne serait-ce que tenir plus de 300m (cumulés !) en crawl mais je ne finirai pas dans le Zodiac. En parallèle je rechausse mes runnings. Bien aidé par ma femme qui se lance dans la CAP et me demande des conseils, un pote qui a découvert qu’il pouvait courir plus de 3 heures en 4’30 du km en y prenant du plaisir et mon petit frère qui veut améliorer son temps au 10km. Doucement je passe à plus de 5 heures de sport par semaine. Ma jolie coach ne me reverra pas pour autant durant cette période car les horaires ne sont pas compatibles avec mon agenda professionnel et puis ça fait longtemps que j’ai fais une croix sur une qualif pour les J.O. en 50 mètres nage libre.

Ma prépa avance.

Mon ventre arrête sa croissance et je retrouve mon tatouage secret. De mieux en mieux, je ne suis plus serré dans mes chemises sur mesure achetées un an auparavant et qui m’ont boudiné tout l’hiver. Sincèrement, je n’ai pas choisi le triathlon pour maigrir, mais uniquement pour le dépassement de soi. Cela dit, j’admets que la fonte du bidon est un résultat visible du temps passé à courir et nager. En plus, ma femme apprécie ce changement physique et j’aime bien retrouver son regard sur moi.  Je commence à retrouver mes sensations en CAP. Les fractionnés, les côtes sont toujours une torture mais quel bien être après une grosse séance. Tout semble avancer dans le bon sens mais le passé me rattrape. Lors de mon dernier marathon, j’ai fait des tendinites sévères sur les deux tendons d’Achille en forçant  pendant 3 mois. Je pensais cela loin de moi mais les fractionnés réveilleront cette inflammation et je reprends une carte de fidélité chez le kiné pour les séances d’ondes de choc qui n’arrivent pas à faire effet.

Une étape importante de mes prépas, c’est la course intermédiaire. Celle que je place à 3 ou 4 semaines avant l’évènement sur une distance plus courte. La course du village tombe parfaitement. Un 10 km en contre la montre où mon frère souhaite battre son temps de 1h06 réalisé 2 ans plus tôt. Belle météo, je pars 30 seconde après le frérot que je le rejoins à la fin du premier kilomètre. Comme promis, cette course est la sienne et je l’emmène. Je le guette, j’écoute sa foulée, sa respiration pour ne pas le cramer avant l’arrivée mais pour qu’il se donne au moins à 110%. Manque de concentration ou truffe finie, je me perds dans le chrono sur ma fidèle montre et je n’ai plus de repères. Tant pis, on y va, je lui fais des promesses que je ne tiens pas « après le virage on ralentit et on récupère », je lui sors des théories bidons « la ligne droite en faux plat va être dure, alors on la passe en fractionné et à fond c’est plus simple » et à 50 mètres de l’arrivée je vois le temps : 50 minutes ! Je ne lui ai jamais autant gueulé dessus pour qu’il fonce. Il fera un super sprint et assurera son temps de 50’46 ’’. Je suis super content pour lui, un énorme effort de sa part…il m’épate et ça me motive.

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Cette course renforce ma confiance. Comme j’ai retenu ma foulée, que je finis sans être essoufflé et qu’on a lancé le sprint à  50m seulement de l’arrivée, je pense qu’un 46’ était à ma portée. Encourageant.

Bon an, mal an le temps passe et je parfais mon plan par une semaine en Israël, berceau des religions et paradis des sportifs.

En même temps, je commence à me poser des milliers de questions sur mon premier tri. La date approche et je ne sais rien de l’organisation à avoir. D’abord, il me faut une combinaison de natation. On m’apprends que « plus t’es mauvais en nage, moins la combi doit être chère » et ça me va bien. Moi, il me faut le truc le plus basique car mes mouvements sont trop nuls pour prendre avantage de la technicité développée ces dernières années et d’une bonne épaisseur car ainsi tu flottes tout seul. En gros, je vais nager avec une bouée pour adulte achetée sur leboncoin.com !

Je passe de plus en plus de temps sur internet à lire les récits de baptême du feu des rares qui veulent partager leur expérience et les sites offrant moultes conseils et listes non exhaustives de ce qu’il ne faut pas oublier. Le stress monte. Quand je décide de penser un peu plus à mon organisation c’est déjà la veille de la course.

Le samedi qui précède la course n’est pas un samedi comme les autres. Déjà, il fait beau. Depuis combien de temps on n’a pas vu le soleil dans cette partie du monde ? Ensuite, c’est le jour où je vends mon gros 4X4 de frimeur et je réalise d’un coup que je n’ai plus de véhicule pour partir en Picardie avec mon matériel. En plus, je ne me suis pas réellement préoccupé de contacter les autres membres pour me transporter. Pas malin le mec ! Ce sera ma femme qui généreusement me prêtera sa petite voiture.

Le stress continue de m’envahir. Comment se passent les transitions, qu’est-ce que je dois amener, qu’est-ce qui se passe si j’oublie un truc, et si un mec me double en vélo et que je redouble est-ce qu’on est disqualifiés, qui surveille les vélos, quel temps il va faire, comment je m’équipe, c’est vraiment indispensable une trifonction, comment je vais mettre ma combi tout seul, si je crève est-ce que j’arriverai à remettre ces satanés pneus neufs que j’ai eu tant de mal à mettre… ?  Pour évacuer la pression, je pars courir une heure avec ma Belle, puis la tête vidée je prépare mes affaires que j’enfourne dans la voiture une fois avoir démonté les sièges pour y faire pénétrer mes 2 roues et le reste du vélo. La nuit qui précèdera la course sera comme toujours pleine de calculs, de vitesses théoriques, de temps de passage, de statistiques, de planning de courses et de peu de sommeil. Néanmoins, malgré de nombreux facteurs inconnus, je résoudrai mes équations et fixerai mes objectifs :

1 – finir ce tri

2 – le faire en 1h45

3 – arriver sur la ligne en 1h30.

Et enfin le sommeil m’emporte.

« Je suis un triathlète !  »

Dimanche matin, 6h15, j’éteins le réveil avant qu’il sonne car je n’arrive plus à dormir. Je descends, tout est déjà prêt. Je déjeune, je m’habille, pause « lecture » aux toilettes et je pars pour mon défi. J’adore ce moment seul le matin d’une course. Je m’enferme dans mon monde, je ne parle pas, je ne croise personne dans la maison. Je pars comme un fantôme et je rentre petit à petit dans ma course. La peur d’être en retard m’aide à arriver le premier. Bien évidemment ce sera la seule fois de la journée.

Quelle chance, le soleil est encore là aujourd’hui et il fait déjà 11°. Je me balade sur le site de la base de loisir. Les organisateurs s’activent à terminer de tout installer. J’entends que les canoës des équipes de secours arrivent. Donc pas de Zodiac. Si je me noie, faudra au moins que je tienne 5 minutes le temps que les mecs rament jusqu’à moi. Je prendrai bien un café mais je me l’interdis ; règle d’or apprise du temps des marathons. Ne rien avaler qui n’ait été « validé » par mon tube digestif auparavant. Le petit dej est un rituel immuable et j’y ajoute rien de plus. Pas de café, de jus d’orange, de biscuits ou de gel que je ne suis pas certain de garder. Je me promène au bord de l’eau et des stands jusqu’à l’ouverture de la tente des dossards. Je récupère mon enveloppe et je repars à la voiture pour me préparer.

J’espionne les autres, les vieux briscards pour voir ce que je dois faire et pour ne rien oublier. Commençons par reconstruire le vélo. Le frérot sait installer une roue arrière en quelques secondes tout en étant au téléphone, moi pas. Je m’applique, je ne veux pas passer pour un cake alors que je suis encore sur le parking. A peine quelques minutes pour remonter les deux roues mais j’en ai plein les mains, comme d’habitude. J’ouvre l’enveloppe, j’ai le dossard 275. Je colle l’autocollant sur le tube de selle, mon dossard sur la ceinture porte dossard et je prends mon paquetage en suivant discrètement un gars aux jambes épilées et dont le vélo coute au moins aussi cher qu’un Aller-Retour en Business class pour Johannesburg.

Inspection à l’entrée du parc à vélo. C’est du sérieux, ici les arbitres vérifient tout et sont extrêmement  fiers dans leur belle chemise blanche à bandes noires façon Foot locker. On me tatoue au feutre le bras et la cuisse gauche de mon numéro du jour. Nouvelle règle cette année, les dossards doivent être fixés par 3 points et non plus deux comme sur ma ceinture. L’arbitre me regarde, c’est la première course de la saison, elle sourie et me tend une épingle à nourrice qui fera mon troisième point d’accroche. J’entre dans le parc à vélo, une aire de gazon où sont disposées des dizaines et des dizaines de palettes où chacun devra trouver son espace perso pour déposer ses affaires et tenter de faire tenir son vélo sur les planches de bois.

 

Je m’aperçois que les coureurs sont placés par club, je suis donc entouré de Anthony, Aurélien, JC, Jean Marie, Odile, Guillaume et Diana. Ca fait du bien des visages connus et en plus on est 3 à se lancer dans cette aventure pour la première fois. Les anciens se préparent, on les regarde et on copie comme on peut. Les avions de chasse sont rodés, des gestes sûrs, voire reflexes. Je suis impressionné par les petits trucs de chacun et que je n’ai jamais lu sur internet. Ils bloquent leurs chaussures en attente sur les pédales et les maintiennent à l’horizontal avec des élastiques attachés au cadre. Attention,  astuce trop casse gueule pour celui qui ne s’y ait jamais entrainé me prévient-on.

On part s’échauffer sur le parcours à pied pendant quelques minutes puis retour au paddock pour finir de s’habiller. Quand Diana remarque que tous mettent un second bonnet de bain en dessous du bonnet rouge fournit par la course (avec notre numéro), on lui explique que c’est pour éviter la barre. Naïvement je pose la question pour savoir de quelle barre on parle ! Après tout s’il y une barre dans l’eau qui cogne la tête, autant être mis au courant avant. Gentiment on m’expliquera qu’il s’agit d’une douleur frontale qui apparaît sur le haut du front à cause de l’eau trop froide, 13° aujourd’hui en l’occurrence. Tant pis pour moi, je n’ai qu’un bonnet. Aurélien m’aide à fermer ma combi tel Barack doit remonter la fermeture de la robe de gala de Michelle, le bisous en moins.

 

L’heure tourne et c’est le moment de nous rendre sur la plage pour le briefing et le départ. Les micros ne fonctionnent pas, personne n’écoute vraiment. Tout le monde se jette à l’eau pour remplir la combinaison. Jean Marie nous prend à part et nous conseille de laisser partir tout le monde  et de rester sur la droite…et se mouiller d’abord. L’eau est froide mais les attentions de JM me réchauffent.

 

10h00 précise, la corne de brume résonne enfin dans la campagne picarde. 290 furieux et furieuses se jettent à l’eau. Une friture de d’asticots noirs avec des têtes de couleur et des yeux exorbités qui frétillent dans l’eau. Je laisse passer le gros du paquet, démarre mon chrono et je me lance en plongeant dans l’eau agitée par le battement de centaines de pieds. C’est parti !

 

Le froid me saisit.  Mon corps tout entier se contracte, mon sang s’enfuit de mes veines pour aller immédiatement mettre mon cœur  en sécurité. Je suis tétanisé, paralysé. Ma cage thoracique est tellement comprimée que je n’arrive pas à respirer. La panique s’empare de moi et je perds mes moyens.

J’arrive enfin à reprendre  un peu d’air. Je ferme les yeux, je tente de me calmer en me concentrant sur mes gestes. Il faut que je me vide la tête et je repense à tout ce que Miguel (la bonne âme du samedi) m’a appris. Je lance un bras, ramène l’autre jusqu’à ma cuisse, battement pied, regard devant mais pas trop et compter mes mouvements. 1, 2, 3 et c’est le moment de reprendre ma respiration en gonflant bien le ventre. Mon corps a froid alors inconsciemment je nage vite, trop vite. 100 mètres passés et déjà essoufflé, passage à la brasse obligatoire. Note pour l’avenir, s’entrainer en eau vive pour mieux appréhender la nage en eau froide. Et puis cette combi me gène. Je râle, je me plains mais les minutes passent et la première bouée aussi. A la seconde bouée, je reprends un peu de crawl mais rien n’y fait. A la troisième et dernière je retente le crawl encore une fois. Ca passe un peu mieux mais je dévie et me retrouve dans les arbres qui se mirent dans leur reflet telle une mangrove. Enfin la plage, je sors de l’eau au bout de 18 minutes et me dirige vers le parc à vélo qui est quasi vide bien sur. Défaire la combi ne sera pas si compliqué, je pose mes fesses au sol et me prépare au vélo. Première chose à faire et indispensable, mettre le casque et attacher la jugulaire. Un gilet coupe vent et je m’attaque à mes chaussettes, les chaussures et je pars pour le cyclisme. J’ai repris mon souffle, je suis bien et j’attaque de suite les pédales pour augmenter ma température corporelle. En même temps je me rends compte que j’ai vraiment été le roi des cons à vouloir mettre des chaussettes sur des pieds mouillés. Combien de temps perdu pour ces chaussettes qui ne servent à rien ? J’enrage.

 

Le parcours est une boucle simple. J’ai un concurrent en ligne de mire qui m’aidera pas mal. Je le double et en même temps je croise les premiers qui sont sur le retour. Un à un je croise mes compagnons de club. J’aime bien le vélo, cette sensation de vitesse, les trajectoires et les cuisses qui brulent. La partie vélo est sur route ouverte mais tout est sécurisé par des bénévoles. A chaque croisement les voitures sont arrêtées pour laisser passer les coureurs. Comme je suis seul, j’ai l’impression d’être une star. On n’a jamais arrêté une caisse pour moi dans le passé. C’est revigorant comme sensation, j’appuie un peu plus sur les pédales et commence à rejoindre un autre concurrent. Je vois son numéro 131 qui me nargue. Interdiction de se cramer bêtement alors que je ne suis pas encore à mi course. Le demi tour se négocie sur un rond point et 20 ans de bécane ça laisse des traces indélébiles. Une belle trajectoire autour de la soucoupe et je recolle le #131. Sorti du rond point je lui ai même collé au moins 5 mètres ! Les 10km restant seront une course poursuite entre nous deux et un troisième que l’on double et qui nous prend la roue. Théoriquement interdit, je fais gaffe à ne pas coller et de ne pas me faire disqualifier. Au final, je larguerai mes 2 comparses dans la descente, encore une fois c’est mon expérience moto qui m’aidera ; si t’as les bonnes trajectoires, t’as pas besoin des freins.

 

Content de m’être débarrassé des mes 2 lascars et trop heureux d’arriver sur MA partie, la CAP, je fais une erreur de débutant en continuant à pédaler fort dans le dernier kilomètre. Je bloque ma roue avant pile sur la ligne d’entrée du parc à vélo et j’enjambe mon cadre pour marcher en direction de mon poste. Je vois le sourire des vieux loups de mer en lisant cette dernière phrase. Mes cuisses sont dures comme du bois et bourrées d’acide lactique. Le vélo me sert de béquille jusqu’à ma serviette. Je change de chaussures, fais mes lacets (double nœud bien sur) et je pars en direction du parcours de 5km mais je n’ai pas de jambes. Je cours comme si j’étais en récupe. Toutes ces heures d’entrainements pour en arriver là ?!? 1h08 au chrono. 22 minutes pour 5km ça fait du 4’24 au km. Faisable en conditions classiques mais impossible avec des poteaux en béton à la place des cannes. Résigné je cours mécaniquement en attendant que mes jambes reviennent. Je double une féminine en combi bleue avec Juju écrit dans le dos et je retrouve mes deux compères du vélo en ligne de mire. Ils m’ont doublés lors de la transition pendant que je me battais avec mes lacets. Doucement je me rapproche mais j’ai encore mal aux jambes. Pour corser le tout, sur le parcours, 2 troncs d’arbres ont été couchés en guise d’obstacle. Les passer demande un gros effort et ce n’est que le premier tour sur les 2.

Fin du tour numéro 1 et je reçoit un collier preuve que je suis dans le second passage. Je croise Diana qui entame son premier tour et je raccroche mes deux coureurs. On commence à papoter un peu, c’est vraiment inattendu et agréable de sortir de la solitude du coureur. On ira ainsi jusqu’à la ligne d’arrivée ensemble ou presque car ils s’offriront un petit sprint de 50m. Comme je n’arrive pas à déployer mes gogo gadgeto jambes, je les laisse partir, résigné et un peu déçu. La déception ne durera que 50 mètres car au bout de cette ligne droite c’est la fin.

La ligne d’arrivée de mon premier triathlon. Je ne réalise pas vraiment mais je l’ai fait. Je suis un triathlète, pour de vrai !!! Un peu de menthe à l’eau, de marche à pied et je remonte le parcours. J’ai un truc à faire et je le ferai, c’est important.

 

Doucement je longe les rubalises et enfin je vois Diana qui arrive accompagnée de JM qui court à ses cotés. Je la félicite et j’emboite leur foulée en direction de ma deuxième ligne d’arrivée.

 

 

 

 

 

 

« J’y suis, j’y reste»

5 Comments

  1. Un bel article qui met dans l’ambiance ! Je l’ai lu au cours de ma préparation à mon premier triathlon.
    Voici le récit de ma course : http://unkilometreapied.jimdo.com/2015/09/12/mon-premier-triathlon-paris-2015/

  2. Ah, enfin un récit de 1er tri qui me rassure… je vois que je ne suis pas seule à stresser pour la natation. et ton retour me prouve qu’on peut faire 1km en alternant crawl et brasse… je ne suis pas du tout au point sur le crawl et pourtant je m’acharne ! alors mes pour ces récits et j’espère que ce 1er tri en a entrainé de nombreux autres de ton côté !

  3. Que dire de plus à part merci… Belle écriture, on a envie de lire encore et encore ! Et surtout…. Je me sens moins seul dans mes interrogations !!! Merci merci !

  4. Merci pour ce témoignage sympa et qui est plutôt encourageant à oser se lancer !
    En tous cas beaucoup plus stimulant que les récits de ceux qui lors de leur premier tri font déjà des perfs improbables à l’insu de leur plein gré…
    Bonne continuation !

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